×

Agatha Ruiz de la Prada fait de Lanzarote une nouvelle destination mode

Traduit par
Clémentine Martin
Publié le
today 3 juin 2019
Temps de lecture
access_time 7 minutes
Partager
Télécharger
Télécharger l'article
Imprimer
Cliquer ici pour imprimer
Taille du texte
aA+ aA-

Aujourd’hui, il est difficile de dissocier le secteur de la mode de celui du voyage. Alors que le calendrier de présentation des collections est en évolution constante, le secteur textile doit faire face à de nouveaux défis. La responsabilité sociale et environnementale, l’adaptation aux nouvelles technologies de communication et à leurs conséquences sociales et les marchés émergents n’en sont que quelques-uns. Alors que le secteur se démocratise grâce à l’avènement des réseaux sociaux et des nouveaux acteurs du secteur, le format des défilés doit être repensé. Collaborations, lancement de collections capsule en édition limitée, « see now, buy now » et collections resort et croisière dans des paysages « instagrammables » ont l’air d’avoir conquis le cœur des marques de luxe. Paris restera peut-être toujours la capitale de la mode par excellence, mais de nouvelles destinations plus surprenantes tentent de s’ouvrir une voie avec des propositions alternatives. Dernier exemple en date : celui de la romance entre Agatha Ruiz de la Prada et l’île de Lanzarote, dans l’archipel des Canaries.


Agatha Ruiz de la Prada pose avec ses mannequins à la fin de son défilé à Jameos del Agua, à Lanzarote - Lanzarote Fashion Weekend


« Auparavant, la Fashion Week était obligatoirement associée à Paris dans l’imaginaire collectif. Paris restera toujours le podium le plus prestigieux du monde, suivie de Milan, puis du reste. Mais aujourd’hui, les grandes marques font voyager leurs défilés alors que c’était impensable il y a seulement quelques années », souligne Agatha Ruiz de la Prada. Sincère et directe, la créatrice madrilène porte une robe bleu turquoise à pois et confesse qu’elle ne porte que sa propre marque. La deuxième édition du Lanzarote Fashion Weekend a souhaité lui rendre hommage. Durant ces deux jours, l’île volcanique a tenté de promouvoir sa culture et son tourisme, et a trouvé dans la mode un allié naturel. « Cet événement illustre bien l’évolution du secteur. Cela montre que les gens s’intéressent beaucoup à la mode et qu’ils veulent y participer », pointe l’entrepreneuse.

Agatha Ruiz de la Prada côté coulisses

Avec un solide parcours derrière elle et une cinquantaine de licences à succès, allant du parfum aux meubles en passant par le linge de maison et la papeterie, Agatha Ruiz de la Prada est également célèbre pour ses défilés dans le monde entier. « L’année dernière, nous avons fait 74 défilés », commente-t-elle avec un naturel déconcertant. « Parfois, j’en ai plusieurs par semaine. Je suis déjà arrivée à sept défilés en sept jours sur trois continents différents », ajoute-t-elle, citant Malte, Miami, Madrid et Grande Canarie comme ses prochaines destinations. Bourlingueuse et débrouillarde, la créatrice reconnaît essayer autant que possible d’assister et de s’occuper personnellement de la plupart de ses défilés. Quand elle ne peut vraiment pas être présente physiquement, ce sont ses enfants, Cósima et Tristán Ramírez, qui prennent la relève. Ils occupent respectivement les postes de directrice des relations internationales et de président-directeur de la marque. « Je ne sais pas si je travaille encore plus qu’avant, mais je n’avais jamais reçu autant de propositions en tout cas », se réjouit la créatrice avec optimisme à propos de ses dernières passages à la télévision et des invitations aux événements et défilés.

Récompensée par le Prix National de l’Industrie de la Mode espagnole en tant que meilleure créatrice, la designer a traversé quelques années difficiles pour ses boutiques physiques. Cette période s’est d’ailleurs soldée par la fermeture de ses espaces de New York, Milan puis Paris. « Il y a quelques années, en Espagne, quand on possédait une holding de plusieurs entreprises, celles qui généraient des bénéfices compensaient les déficits des autres. Depuis 2013, la consolidation fiscale ne peut plus être appliquée aux recettes générées à l’étranger. Cette mesure a été décidée dans un contexte de crise très difficile. Et en 2016, une autre loi a été promulguée qui nous oblige maintenant à rendre tout ce que nous avons économisé grâce à la consolidation pendant 20 ans… en cinq ans ! » s’exclame-t-elle avec résignation.

« La seule façon de ne pas payer ces 20 % était de liquider les entreprises donc je les ai fermées petit à petit. Cela m’attriste beaucoup, mais j’ai une meilleure qualité de vie maintenant que je les ai mises en location. Et maintenant, nous revenons à un modèle qui me convient : les licences et Madrid », conclut-elle. Pour l’instant, la créatrice conserve une boutique dans la capitale espagnole et deux autres à Porto et Bogotá, en plus des 150 points de vente qui distribuent ses collections. Malgré ce coup dur, elle garde le sens de l’humour. « Heureusement, mon divorce a été salutaire. Comme dit mon docteur, on ne peut pas avoir mal à deux endroits à la fois », rit-elle.


Look de clôture du défilé d’Agatha Ruiz de la Prada - Lanzarote Fashion Weekend


Lanzarote ressort comme une date importante dans l’emploi du temps bien chargé de l’entrepreneuse. « C’est un événement unique. On m’a offert l’opportunité de présenter mon propre défilé dans un lieu superbe, avec un paysage et un climat hallucinants. De plus, le lien avec César Manrique me touche beaucoup », soupire-t-elle. L’artiste paysagiste décédé en 1992 était un ami de la créatrice et a su tirer profit de tout le potentiel naturel de Lanzarote pour faire de l’île une véritable œuvre d’art. On lui doit notamment le Jardin des Cactus, sur des terres volcaniques, et le Monument au Paysan. Mais c’est le tunnel volcanique de Jameos del Agua qui a été choisi pour cette deuxième édition du week-end de défilés à Lanzarote. La première édition avait été confiée à Custo Barcelona l’année dernière.

Cette année la marque catalane a préféré présenter son défilé à 30 000 pieds de haut, lors du vol Iberia qui emmenait aussi bien des invités de l’événement que des touristes de Madrid à Lanzarote. Agatha Ruiz de la Prada, en revanche, a proposé un défilé rétrospectif avec plusieurs pièces conservées dans sa propre fondation. On a notamment pu voir des robes jouant sur les volumes et les formes, originales et ultra-colorées, dont une pièce remarquable façon toute en rondeurs, ainsi qu’une rosace en soie artisanale faite à la main par les fileuses d’El Paso, sur l’île voisine de La Palma. Pour le look de fermeture, des ballons gonflés à l’hélium faisaient voler le tissu d’un rouge profond. Côté bande sonore, c’est le mythique titre « No controles » du groupe Olé Olé qui a été choisi. Le défilé a rassemblé aussi bien des habitants de l’île, qui devaient d’abord passer au comptoir pour récupérer leur invitation, que des invités de prestige comme le mannequin international Laura Ponte, les acteurs Jorge López, Hiba Abouk ou Marta Torné, et l’influenceur Pelayo Díaz.


Le tunnel volcanique de Jameos del Agua a été conçu par César Manrique. C’est l’endroit qui a été choisi pour le défilé Lanzarote Fashion Weekend - Lanzarote Fashion Weekend


« Lanzarote Fashion Weekend est né de l’envie de partager les valeurs propres de Lanzarote comme l’écologie, le respect de la nature et l’amour de l’art avec les grandes marques, faisant de l’île un podium inégalable pour le secteur de la mode », affirme le président du Conseil de Lanzarote, Pedro San Ginés. Depuis l’année dernière, l’île investit dans la création de partenariats avec le monde de la mode pour utiliser ces alliances avec des firmes reconnues comme outil de marketing et de communication vers l’étranger tout en donnant de la visibilité à l’artisanat et à la création locale. Un jour avant le défilé d’Agatha Ruiz de la Prada, le musée international d’art contemporain Castillo de San José a accueilli les présentations de María Cao, Oswaldo Machín, Azu Vilas, Mosego et Marga Mod. L’île de Lanzarote a accueilli 2 880 051 touristes en 2018 et voudrait stabiliser son affluence en misant sur une augmentation des dépenses touristiques par personne grâce à la création d’expériences permettant de qualifier la destination et de lui donner un avantage concurrentiel face à ses concurrents comme la Turquie, l’Égypte, le Maroc ou la Croatie.

Le voyage a le vent en poupe

Voici un bon exemple d’alliance réussie entre le tourisme et l’industrie de la mode, avide de nouveaux décors où se démarquer avec originalité. Cet investissement dans la communication et l’image de marque peut être bénéfique pour les deux parties s’il est bien exécuté. Loin des villes exotiques prisées des défilés croisière, le créateur colombien Esteban Cortázar a créé l’événement en avril dernier en devenant la tête d’affiche de l’Arise Fashion Week au Nigeria avec sa muse Naomi Campbell, avec toutes les répercussions médiatiques que cela suppose après avoir choisi d’abandonner temporairement la sacro-sainte Semaine de la mode parisienne.

C’est aussi ce qui s’est passé lors de la dernière édition de la 080 Barcelona Fashion, où le Turc Umit Benan a présenté en exclusivité ses derniers modèles après avoir décidé d’abandonner les calendriers traditionnels du secteur. Simon Porte Jacquemus en est un autre exemple : après avoir choisi sa ville chérie de Marseille pour présenter sa première collection masculine en marge de la Fashion Week, il fêtera le dixième anniversaire de sa griffe avec un défilé mixte en Provence le 24 juin prochain. L’éventail de possibilités est immense et les créateurs débutent tout juste ce voyage.

Tous droits de reproduction et de représentation réservés.
© 2019 FashionNetwork.com