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"Gilets jaunes" : journée de chaos dans les rues de Paris

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AFP
Publié le
today 2 déc. 2018
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Véhicules et restaurants incendiés, magasins pillés, policiers attaqués: la mobilisation des "gilets jaunes" samedi a donné lieu à un rare déferlement de violences dans plusieurs quartiers de la capitale, théâtre pendant plusieurs heures de scènes de chaos fermement condamnées par le chef de l'Etat.


Quelques 75 000 manifestants, mais de nombreuses dégradations - AFP / Alain JOCARD


"Aucune cause ne justifie que les forces de l'ordre soient attaquées, que des commerces soient pillés, que des passants ou des journalistes soient menacés, que l'Arc du Triomphe soit souillé", a déclaré Emmanuel Macron à Buenos Aires, à la fin du sommet du G20.

Du quartier de l'Opéra, où les grands magasins du boulevard Haussmann ont été évacués pour prévenir de situations délicates, à la prestigieuse avenue Foch en passant par la rue de Rivoli où de nombreuses vitrines ont été brisées et les magasins pillés, des scènes de guérilla urbaine se sont répétées dans plusieurs quartiers huppés de la capitale.


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Des touristes éberlués se sont trouvés ainsi plongés samedi dans des scènes de guerilla urbaine, entre voitures incendiées et nuages de gaz lacrymogène dans le quartier de l'Opéra.

Sur la place, une épaisse fumée noire prend à la gorge et obscurcit les dorures du palais Garnier. Une nacelle a été incendiée face au très chic café de la Paix par des manifestants qui ont investi les rues de Paris. Certains pour protester contre la politique fiscale et sociale du gouvernement, d'autres pour en découdre avec les forces de l'ordre.

Toutes les entrées de cette institution parisienne aux boiseries acajou où se terrent quelques clients sont barricadées. "C'est fermé", lance en gesticulant un serveur fébrile à l'intention des nombreux touristes qui espèrent y trouver refuge.

"Nous ne savons pas si nous sommes en sécurité ou pas. C'est angoissant", s'inquiète non loin de là Giselle Rosano, une Brésilienne de 36 ans qui vit à Berlin. Un policier casqué vient de lui intimer l'ordre de rebrousser chemin, un groupe de "casseurs" se dirige vers la zone. "On pensait que seuls les Champs Elysées étaient concernés", dit cette jeune femme, à propos de la célèbre avenue où ont commencé les heurts en début de matinée.
Abrité du crachin automnal par l'auvent d'un restaurant, un couple de touristes allemands observe avec stupéfaction un Paris métamorphosé. Les camions de pompiers défilent sirènes hurlantes, un hélicoptère effectue un vol stationnaire à proximité. Des tirs de grenades lacrymogènes éclatent au loin.

Heurts et véhicules incendiés dans Paris le 1er décembre - AFP / Abdulmonam EASSA


"Le métro est fermé à Opéra et Concorde. On ne voit pas de bus. On ne sait pas comment rejoindre notre hôtel du Quartier latin", dit Birgit Moeller-Wolf, une fonctionnaire retraitée de 61 ans. "L'air sent mauvais, on a dû interrompre notre balade. Pour des touristes, c'est désagréable".

Elle est arrivée jeudi pour visiter la capitale avec son mari Joachim Wolf, un fonctionnaire de 64 ans, et un couple d'amis. Tous repartaient ce dimanche. "Nous avions vu à la télévision les manifestations le week-end dernier mais nous pensions que c'était terminé", s'étonne-t-elle.

"Paris debout, soulève-toi", scande une poignée de manifestants en gilets jaunes à quelques mètres de là. Certains bloquent volontairement l'accès des pompiers dépêchés pour éteindre l'incendie, d'autres insistent pour les laisser passer.

Un peu plus loin, devant les grands magasins du boulevard Haussmann, on assiste à des scènes surréalistes. Les fourgons de police s'alignent devant les vitrines éteintes et les portes des Galeries Lafayette, fermées aux acheteurs mais décorées de guirlandes lumineuses qui fascinent des enfants venus faire des courses avec leurs parents. Des policiers se déploient au carrefour et bloquent le boulevard.

De nombreuses personnes repartent déçues en constatant la fermeture des grands magasins habituellement bondés à l'approche de Noël. Parmi elles une touriste américaine qui refuse de donner son nom. Que pense-t-elle de tout ce chaos ? "Ca fait peur", lâche-t elle avant de s'éclipser.

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"Cela porte atteinte à l'image de tout le pays", observe Carlos Lino, un ingénieur new-yorkais de 60 ans d'origine équatorienne, venu faire des emplettes avec sa femme et son fils.

En vain, tous les magasins du quartier ont baissé leurs rideaux. A un arrêt de bus, une jeune touriste chargée d'une lourde valise attend désespérément l'autocar pour l'aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle. Pas de train, pas de métro, pas de bus, de rares taxi, et son avion décolle dans moins de quatre heures. "Je ne sais pas comment faire, c'est stressant", soupire-t-elle.

Face à ce contexte, le Premier ministre Edouard Philippe a évoqué des violences "incroyablement choquantes" lors d'une visite samedi soir dans une caserne de policiers. En début de soirée, la situation était "plus apaisée" dans la capitale, "mais pas totalement sécurisée", a observé le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner.

A l'issue de cette troisième journée d'action nationale des "gilets jaunes", 287 personnes ont été interpellées dans la capitale et 110 blessées, dont 17 parmi les forces de l'ordre. Au total, près de 190 départs de feu ont été traités par les sapeurs-pompiers pendant la journée et six immeubles incendiés.

Le parquet veillera à "ne pas laisser impunies (ces) exactions inacceptables", a affirmé le procureur de Paris Rémy Heitz. Plusieurs faits trahissent le désordre qui a régné dans certaines rues de la capitale où 4 600 gendarmes et policiers étaient mobilisés. Un fusil d'assaut a été dérobé dans une voiture de police, un manifestant a été gravement blessé par une grille du Jardin des Tuileries qu'il venait de desceller avec d'autres "gilets jaunes" et une voiture des forces de l'ordre a été incendiée. "Je suis solidaire avec les "gilets jaunes", mais j'ai envie de pleurer face à toute cette violence", résumait Fanny, une infirmière de 47 ans. "Ça sent la Révolution".


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Dans plusieurs quartiers au coeur de la capitale, des personnes cagoulées ont pris à partie des pompiers et érigé des barricades de fortune pour freiner les forces de l'ordre qui ont répliqué par des tirs de lacrymogène, ont constaté des journalistes de l'AFP.  "Les coupables de ces violences ne veulent pas de changement, ne veulent aucune amélioration, ils veulent le chaos", a affirmé Emmanuel Macron. Le syndicat de police Alliance a évoqué des "scènes d'insurrection" tandis qu'Unité SGP Police refusait que les policiers soient les "bouc-émissaires de l'autisme du gouvernement".

Les échauffourées autour de l'Arc de Triomphe ont donné lieu à des scènes surréalistes. Réunis autour de la flamme du soldat inconnu, des manifestants ont entonné la "Marseillaise" dans les nuages de gaz lacrymogène et des tags anti-Macron ont été peints au pied du monument.

"Je veux dire à quel point j’ai été choqué par la mise en cause de symboles qui sont des symboles de la France", a réagi dans la matinée le Edouard Philippe.
Après ces premiers heurts, les manifestants les plus radicaux ont reflué dans des avenues adjacentes.

 Tout au long de la journée, la situation a de fait été nettement plus calme sur l'avenue des Champs-Elysées elle-même, sécurisée par un quadrillage policier très serré.

Lancé il y a quinze jours hors de tout cadre politique ou syndical, ce mouvement protéiforme s'est également poursuivi hors de Paris. Selon le dernier bilan disponible établi à 15H00, 75 000 manifestants avaient été recensés samedi en France. La première journée nationale, le 17 novembre, avait réuni 282 000 personnes, et la deuxième 106 000. La plupart des mobilisations se sont déroulées dans le calme mais des défilés ont dégénéré à Bordeaux, Toulouse, Nantes, Tours ou Dijon. A Saint-Etienne, des casseurs ont tenté de pénétrer dans le centre commercial Centre-Deux qui compte 150 boutiques et en Haute-Loire, la préfecture a été incendiée après le jet de cocktails molotov.

Sous pression, le gouvernement doit désormais tenter de trouver une solution à cette crise, après avoir échoué à établir le dialogue avec un mouvement sans leaders. Face à la gravité de la situation, le Premier ministre a annulé son déplacement prévu dimanche et lundi en Pologne pour le sommet sur le climat COP 24. Le ministre de l'Intérieur a appelé les "gilets jaunes" à "lever le pied" et "revenir autour de la table" tout en esquissant un mea culpa. "On a objectivement mal géré un certain nombre de séquences de communication", a-t-il ainsi déclaré sur BFMTV. Il n'a pas toutefois pas exclu de recourir aux grands moyens pour empêcher une nouvelle flambée de violences.Interrogé sur la possibilité d'instaurer l'état d'urgence, Christophe Castaner a ainsi assuré n'avoir "aucun tabou".

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