Pierre Schmitt (groupe Velcorex) : "La pression de la distribution a tiré le textile français vers le bas"

Le groupe alsacien Velcorex a annoncé le 13 septembre 2017 sa prochaine entrée en Bourse et le lancement de sa marque de prêt-à-porter Matières Françaises. Réunissant les productions des entreprises textiles Philea, Velcorex, Tissage des Chaumes et Emanuel Lang, celle-ci aura son propre réseau physique et un portail de vente en ligne. Le dirigeant du groupe, Pierre Schmitt, explique à FashionNetwork.com ses ambitions pour la filière alsacienne.

Pierre Schmitt - Groupe Velcorex

FashionNetwork : Pourquoi lancer votre propre marque ?

Pierre Schmitt : Nous avons aujourd’hui un groupe qui nous permet de construire une filière complète. Nous avons toujours investi dans la confection et la création stylistique, et nos clients nous demandaient de plus en plus pourquoi nous n’avions pas notre propre collection. Or, on a la chance d’avoir une offre cohérente de produits qui répondent aux trois quarts des besoins du vestiaire masculin et féminin. Pour tester le concept, nous avons ouvert fin 2016 une boutique à Colmar, déjà baptisée Matières Françaises. Et on a très vite vu que cela correspondait à un besoin. Matières Françaises doit montrer qu’avoir à bon prix des productions françaises n'est pas nécessairement inaccessible.

FNW : Pourquoi le faire maintenant ?

PS : Ce concept répond à la prise de conscience actuelle, à l’image de celle qui s’effectue dans l’alimentaire. Les gens souhaitent à nouveau investir dans les belles productions, dans les vraies matières. En prenant en main l’aspect distribution, cela nous permet de montrer qu’il y a bien, là, un marché. Et que ce n’est pas en le tirant vers le bas que l’on va donner l’envie à des clients de fréquenter de nouveau des boutiques pour y trouver de vrais produits. Il n’y a personne d’autre en France qui puisse revendiquer le terme de « Matières Françaises ». Les quelques usines qui restent dans l’Hexagone sont sur des segments assez pointus. Alors que, pour notre part, nous avons la chance d’avoir le luxe avec Tissage des Chaumes, les tissés-teints avec Emanuel Lang, les tissus-soieries avec Philea et tout le reste avec Velcorex. C’est une chance d’avoir ce portefeuille de produits extrêmement complet.

FNW : Que va vous permettre cette introduction en Bourse à Euronext Access, l'ex-Marché Libre ?

PS : Le secteur textile a été délaissé depuis des années; il a souffert de sous-investissements. On a maintenant au niveau du groupe un périmètre qui nous convient. On a des urgences, des besoins d’investissement pour maintenir notre créativité niveau process et développement. Velcorex, qui est un spécialiste des finitions et lavage, nous permet d’agir sur le marché du casual. Et il y a un travail de concert avec Philea pour « casualiser » l’offre soierie. Mais pour faire cela, il faut des investissements. Parmi nos projets en cours, nous avons aussi travaillé sur l’ortie et le chanvre. Nous avons été capables de développer des jeans 100 % à base d'orties. Et dans le cadre d’Emanuel Lang, nous serons en capacité de planter localement des fibres libériennes, de les récolter, défibrer, nettoyer, peigner, filer, tisser et confectionner.

FNW : Vous visez une relocalisation de certaines étapes de production, donc ?

PS : C’est une opportunité unique de rebâtir une filière complète, de la plante au consommateur. Par exemple, Adidas a construit en Bavière une usine de chaussures. On sait que demain, la production de vêtements sera en partie robotisée et cela se mettra en place à côté des usines de tissus. Donc, il faut absolument préserver d’ici-là l’outil que l’on a et qui peut devenir demain un centre d’intérêt pour réhabiliter les centres de confection. Nous cumulons aujourd’hui à travers les sites une trentaine de millions de chiffre d’affaires. En prenant en compte les produits vendus aux consommateurs, atteindre une dizaine de millions d’euros supplémentaires au bout de quelques années me paraît réaliste.

Le premier concept store Matières Françaises à Colmar - Groupe Velcorex

FNW : Comment envisagez-vous votre distribution ?

PS : Le concept de la boutique va se compléter avec un site Internet de vente. Nous avons déjà pu éprouver l’intérêt des clients pour un univers qui leur est étranger, qui pour la première fois voient un point de vente comme l’aboutissement d’une filière locale. C’est du luxe accessible de proximité. Quand on regarde toutes ces marques qui se sont positionnées sur le Web, les Sézane, Bonne Gueule, le Slip Français et autres, qui sont parties de rien et n’avaient pas les atouts de notre filière, nous pouvons nous attendre à un chiffre d’affaires important. Et cela peut apporter un surcroît de rentabilité notable pour le groupe. Et de crédibilité. Si nos clients, qui sont à 75-80 % à l’export, voient la finalité de nos produits, que le laboratoire que constitue notre marque offre un aperçu de l'accueil auprès des clients, je pense qu’on sera beaucoup plus crédible. Nous avons un capital image à l’international. Montrer aujourd’hui uniquement des tissus, c’est un peu court. Les donneurs d’ordres attendent plus. Il faut une crédibilité commerciale concernant les produits qu’ils achètent.

FNW : L’avenir de l’industrie passe-t-il par la distribution ?

PS : Il y a 25 ans, dans les formations textile, on expliquait que dans un vêtement, il y a 1/3 du prix pour le tissu, 1/3 pour la confection et 1/3 pour la distribution. Mais on voit qu’il y a eu une dérive depuis. C’est désormais la filière hors-distribution qui fait 90 % du boulot et ne récolte que 10 % des marges, si l'on caricature à l’excès. Or, si l’on veut donner les moyens au textile français de réinvestir, il faut qu’il puisse se réapproprier une partie de la marge qui lui est légitimement due. La pression de la distribution sur l’outil français de production textile a tiré la filière vers le bas au niveau des prix et a entraîné une banalisation des produits. Quand on a la chance d’avoir une culture textile et une forte image internationale, on évolue en tirant vers le haut.

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